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Le Black History Month

Le Black History Month, en français : Mois de l’Histoire des Noirs, est une commémoration annuelle qui met en lumière l’histoire, les luttes, les accomplissements et les contributions des personnes noires, en particulier celles issues de la diaspora africaine. Il a été initié en 1926 par l’historien Carter G Woodson en n’étant qu’une semaine. Puis, dans les années 70, au vu de mouvements pour les droits civiques, la semaine est devenue un mois complet. Le BHM a plusieurs objectifs : la volonté de rendre visible des pans de l’histoire passés sous silence ; valoriser les contributions des personnes noires dans différents domaines (culture, science, politique, littérature, …) ou encore sensibiliser aux luttes antiracistes et anticolonialistes. EMF Toulouse a décidé de mettre en valeur les contributions des personnes noires dans les domaines de la santé mentale, des sciences, de la littérature, de la politique et de l’art. Ce sont des portraits que vous pourrez découvrir chaque semaine jusqu’à la fin du mois. Chez Révolte Décoloniale, la volonté est de cultiver la révolte anticolonialiste, anti-impérialiste et anticolonialiste. Il est important de rester informés, formés et de développer nos esprits critiques. En croisant nos engagements, le Black History Month et la journée internationale de la santé mentale du 10 octobre, le Café Décolonial sur le thème de la Charge Raciale est organisé.

Introduction 

« Tâche épuisante d’expliquer, de traduire, de rendre intangible les situations violentes, discriminantes ou racistes, tout en ne dérangeant pas le groupe dominant et en ne l’embarrassant pas dans sa subalternité. »

– Citation de Maboula Soumahoro dans son livre Le triangle et l’Hexagone, réflexions sur une identité noire. 

La charge raciale, c’est “Le devoir, en tant que personne racisée, d’adapter son comportement en présence de personnes non racisées pour ne pas les choquer, blesser, heurter.” La charge raciale est donc une conséquence de notre société raciste entraînant une pression psychologique en raison de la dynamique dominants / dominés. Avant d’aller plus loin dans l’étude et l’analyse de la charge, il est important de revenir sur l’un des termes les plus importants de cette expression : “raciale”, dont la racine est “race”. 

 

La race 

Le concept de race n’a aucun fondement biologique. Il a été inventé au XIX° siècle, époque où l’on cherchait à classifier et hiérarchiser les humains pour justifier la domination de certaines populations. 

La race, ici, est un terme utilisé au sens sociologique. Définir l’appartenance à une race résulte d’un processus de racialisation. La racialisation est un terme développé par Colette Guillaumin dans son ouvrage L’idéologie raciste, genèse et langage actuel. Elle explique qu’il s’agit d’un processus d’assignation d’une personne à un groupe sur des caractères purement subjectifs. Il y a un groupe dominant qui, pour se définir, a défini le groupe dominé.

Historiquement, en France, lorsque l’on utilisait le terme “race”, il permettait une hiérarchie des “races”. C’était une époque où les termes “noir” et “esclave” étaient synonyme, et donc où les définition biologiques et sociologiques se mélangeaient. En France, le terme de “race”, même au sens sociologique, n’est pas reconnu. Il est interdit de collecter ou d’exploiter des données personnelles fondées sur l’ethnie, la race ou l’appartenance ethnique. Le fondement ? Un universalisme républicain défini à l’article 1 de la Constitution disposant d’une égalité devant la loi sans distinction d’origine, de race ou de religion” et à l’article 1 de la loi de 1978 relative à l’informatique, aux fichiers et aux libertés, disposant que l’informatique “ne doit porter atteinte ni à l’identité humaine, ni aux droits de l’homme, ni à la vie privée, ni aux libertés individuelles ou publiques.” Il n’y a donc jamais de recherches réelles statistiques ou sociologiques en France avec, comme base, l’ethnie ou la race. Pour contourner la chose, le CNIL peut autoriser des études s’appuyant sur la nationalité, le pays de naissance ou les langues parlées. A contrario, aux États-Unis, les catégories raciales sont officiellement reconnues. Cela a donc permis de suivre les inégalités raciales et d’appliquer des politiques adaptées et équitables de discrimination positive. Concrètement, ne pas utiliser ce terme ou d’équivalent revient à invisibiliser les luttes antiracistes.

 

La charge mentale et la charge raciale 

La charge mentale est un concept popularisé par la sociologue Monique Haicault en 1984 qui se définit comme “un poids de l’organisation quotidienne souvent porté par les femmes afin d’anticiper, coordonner, planifier les tâches domestiques et familiales”. La charge mentale est donc liée au rapport de genre. La charge raciale, telle que expliquée précédemment est une “tâche, en tant que personne racisée, d’adapter son comportement en présence de personnes non racisées pour ne pas les choquer, blesser, heurter”. La charge raciale est donc liée au rapport de race, au racisme structurel et aux pressions psychologiques. Si l’un est hérité d’un système patriarcal, l’autre est hérité d’un système esclavagiste et colonial.

 

Histoire

La première personne à parler d’un principe sociologique similaire à la charge raciale, est le sociologue américain Dubois qui étudie les afro-américains post-colonialisme en parlant de “double conscience”. Il explique que la double conscience est un conflit interne vécu par un groupe subordonné dans une société oppressive. Le principe apparaît pour la première fois dans un article de 1897 Striving of the Negro People qui est réédité plusieurs fois les années qui suivent. Il explique que les noirs américains subissent une double pression psychologique où ils doivent se voir à travers les yeux des personnes non racisées, des personnes blanches et dominantes, et qu’en plus de cela, ils doivent adapter leur comportement. En 1952, le psychiatre, philosophe et intellectuel Frantz Fanon publie Peau Noire, Masques blancs, dans lequel il étudie les effets psychologiques et sociaux du colonialisme et du racisme sur les personnes colonisées, en particulier les Noirs vivant dans des sociétés blanches. Il aborde l’internalisation du racisme, l’aliénation de soi, le rejet de sa propre culture et l’atteinte psychologique que cela a.

Pendant très longtemps, on oublie complètement ce principe de double conscience, de charge raciale. Il réapparaît en 2019 avec le sociologue québécois Rachid Bagoui qui définit la charge raciale comme le fait de “constamment planifier des solutions pour faire face aux préjugés ou à la discrimination raciale en anticipant les préjugés et surveillant leur comportement en permanence”. Il recentre le fait qu’il y ait une dimension quotidienne et cognitive de l’expérience raciale et qu’il ne s’agit pas d’un simple événement ponctuel. 

Finalement, ce principe sera réellement étudié en France très récemment avec la sociologue Maboula Soumahoro qui dans son livre Le Triangle et l’Hexagone, réflexions sur un identité noire, le définit comme une “tâche épuisante d’expliquer, de traduire, de rendre intangible les situations violentes, discriminantes ou racistes, tout en ne dérangeant pas le groupe dominant et en ne l’embarrassant pas dans sa subalternité.” 

L’œuvre la plus récente abordant la question et retraçant ceci est est celle de Douce Dibondo publiée en 2024 La charge raciale, vertige d’un silence écrasant. La journaliste, poétesse, militante afroqueer féministe Douce Dimondo analyse les stratégies d’adaptation que les personnes racisées développent pour naviguer dans un environnement souvent hostile, comme la gestion de leur apparence, de leur comportement et de leur langage. Elle met en lumière le silence qui entoure cette réalité et propose une réflexion sur les mécanismes d’autodéfense et de survie psychique face au racisme systémique. 

 

Manifestations 

La charge raciale se manifeste de différentes manières dans la vie des personnes racisées. Parmi elles, on peut citer l’hypervigilance ; la sur-adaptation, voire l’effacement identitaire ; l’injonction à l’exemplarité et à l’excellence et l’effort pédagogique permanent.

Hypervigilance L’hypervigilance : ce va être le fait d’anticiper les préjugés et les discriminations dans toutes les interactions sociales. Ce matin en sortant de chez soi. Cet après-midi en prenant le bus. Ce soir en quittant Sciences Po. Chacun va adapter son comportement, sa parole, son apparence pour éviter des jugements ou des agressions. C’est le fait d’être en groupe, dehors, avec des personnes blanches mais de faire attention à ne pas rire trop fort, à ne pas élever la voix.

Sur-adaptation : La sur-adaptation voire l’effacement identitaire est très largement abordé par Frantz Fanon. Cela passe par l’imitation du langage, des manières, des codes culturels, allant jusqu’au rejet de sa propre culture. C’est le fait par exemple de ne pas vouloir que ses parents viennent à la sortie de l’école car “trop” dans la culture, “trop arabe”, “trop noir”, “trop d’accent”. L’effacement identitaire est très largement abordé dans le monde cinématographique. Souvent allant même jusqu’à l’effacement identitaire pour entrer dans des normes de blanchéité. On peut citer Ténor, Banlieusard, Le Brio… 

Injonction à l’exemplarité : à l’excellence et aux efforts pédagogiques permanents. L’injonction à l’exemplarité et à l’excellence et les efforts pédagogiques permanents sont une pression à devoir constamment prouver sa valeur dans des environnement où les personnes racisées sont en minorité ou stigmatisées. Cela pousse à être irréprochable dans son comportement, dans ses résultats, ses performances ; tout faire pour éviter les critiques ou erreurs qui pourraient renforcer des stéréotypes négatifs sur son groupe racial. On parle souvent du fait qu’un employé racisé devra travailler deux fois plus qu’un employé non racisé pour le même poste, les mêmes compétences.

 

Conséquences 

Dans son rapport sur La lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie publié en 2024, la Commission nationale consultative des droits de l’Homme constate un impact réelle de la charge raciale sur la santé mentale, les relations sociales et la santé physique des personnes racisées. Comme l’ont étudié Maboula Soumahoro, Memmi, Fanon, Bagoui et tant d’autres, l’hypervigilance entraîne stress, fatigue émotionnelle, anxiété et dépression, baisse de l’estime de soi, pression, stress post-traumatique complexe… L’impact sur les relations sociales et relationnelles est réel : isolement, sur-responsabilisation communautaire, effacement identitaire. Au sens médical, le syndrome méditerranéen est un vrai fléau. 

Pour finir, d’un point de vue économique, la résistance aux remarques racistes laisse toujours la personne concernée dans une position dominée et précarisée à l’embauche. 

 

Solutions – Réaction 

Libérer la parole : créer des espaces d’expression et de reconnaissance 

Créer des espaces sécurisés de parole dans les institutions scolaires, les milieux associatifs, les entreprises ou les médias permettant d’inverser le rapport de force discursif : faire passer les vécus individuels au statut d’enjeux collectifs et politiques. La libération de la parole apparaît comme une première étape fondamentale.

Éduquer et informer : reconnaître la charge raciale comme une construction sociale 

La responsabilité éducative incombe avant tout à la société majoritaire. Pour alléger la charge raciale, il ne suffit pas d’inviter les minorités à s’exprimer : il faut que la blanchité (whiteness) et ses privilèges soient interrogés, déconstruits et enseignés.

Cela suppose :

  • d’intégrer dans l’éducation et la formation des modules sur le racisme structurel, l’histoire coloniale, les discriminations et les biais implicites ;
  • de promouvoir une pédagogie critique qui dépasse le simple « vivre-ensemble » pour aller vers une compréhension active des mécanismes de domination ;
  • d’encourager les personnes blanches à s’auto-éduquer, sans attendre d’être formées par les personnes racisées – ce qui serait une forme supplémentaire de charge raciale.

Reconnaître la charge raciale, c’est aussi refuser sa normalisation : considérer que ce fardeau émotionnel, psychologique et militant ne devrait pas exister dans une société égalitaire

 

Favoriser l’inclusion et la représentation : la force des rôles modèles 

La socio-psychologie montre que la visibilité positive des personnes racisées dans les sphères publiques, académiques et médiatiques a un impact direct sur la confiance en soi et la projection sociale. Selon la psychologue Racky Ka-Sy, la présence de « rôles modèles » est essentielle pour rompre le cercle vicieux de la sous-représentation : voir des personnes qui nous ressemblent occuper des positions d’autorité ou de réussite permet de légitimer sa propre place dans l’espace public. 

Cela passe par : 

  • une diversification du corps enseignant, des postes à responsabilité et des médias ; 
  • la promotion d’images non stéréotypées dans la publicité, la culture et la télévision ; 
  • une visibilisation des trajectoires de réussite qui ne soient pas instrumentalisées (c’est-à-dire présentées comme des exceptions, mais comme des normalités possibles). Cette représentation contribue à alléger la charge raciale en redonnant aux individus le sentiment d’exister autrement que comme minorité ou victime. 

 

Créer des communautés de soutien : le soin communautaire

La création de communautés racisées, souvent caricaturées comme du « communautarisme » constitue en réalité une réponse politique et thérapeutique à l’exclusion. Comme le souligne Rachid Bagaoui, ces espaces permettent l’émergence de safe places, où la parole peut circuler sans censure, et où se développe un soin communautaire. Il ne s’agit pas d’un repli identitaire, mais d’une stratégie de survie : se retrouver entre personnes partageant des expériences similaires favorise la reconstruction psychique et la solidarité.

Ces communautés permettent aussi d’élaborer des formes d’action politique autonomes, affranchies des attentes ou du regard dominant.

 

Doit-on être sur tous les fronts ? 

Enfin, une question qu’on peut se poser après avoir vu tout ce qu’implique la charge raciale comme violence : doit-on être sur tous les fronts ? Réagir à chaque polémique raciste, sexiste ou islamophobe peut être épuisant. Cela entretient une logique défensive où le rythme de la réaction est imposé par ceux qui provoquent. La véritable résistance consiste parfois à choisir ses combats, à préserver son énergie et à construire des espaces d’action durables, hors des cycles médiatiques. Cela implique de reconnaître que le repos est politique : refuser de s’épuiser, c’est aussi refuser le système qui attend des minorités qu’elles se justifient en permanence.

 

Sources et bibliographie

Le triangle et l’Hexagone, réflexions sur une identité noire, Maboula Soumahoro, 2020

Peaux noires, Masques blancs, de Frantz Fanon, 1952

L’idéologie raciste, genèse et langage actuel, Colette Guillaumin, 1972

Striving of N*gro people, W.E. Dubois, 1897

Portrait d’un colonisateur, portrait d’un colonisé, Albert Memmi, 1957

La charge raciale et la diversité ethnoculturelle, Rachid Bagoui, 2019 pour Radio Canada

La charge raciale, vertige d’un silence écrasant, Douce Dibondo, 2024

Qu’est-ce que la charge raciale ?, Manon Mella, 2025 pour France Inter

La charge raciale, frein à la performance collective, Selma Chougar, 2025 pour Têtu Connect

« La suradaptation des personnes racisées est une épée de Damoclès » : Douce Dibondo (La charge raciale), Anthony Vincent, 2024 pour Madmoizelle

Racial Battle Fatigue : What is it and what are the symptoms ?, OCEE

Charge raciale : face aux polémiques doit-on être sur tous les fronts ?, Kamelia Ouaissa, 2022 pour Le Bondy Blog

Résister, Salomé Saqué, 2024

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